Avec FiveThirtyEight, Nate Silver invente le futur du sondage politique

45% de chances de gagner les primaires de l’Iowa pour Donald Trump, et 72% pour Hillary Clinton, le tout élaboré à partir d’une combinaison de très nombreux indicateurs – taille de la base militante, progression dans le temps, taux de rejet et taux d’approbation, etc.

Voilà les scores que propose Nate Silver, le génial auteur de « The Signal And The Noise » – la bible des data analysts. Il n’en est pas à son coup d’essai, et il se trompe rarement.

Pourquoi seulement là-bas ? Au lieu de voir se succéder les sondages, on aimerait tellement voir émerger quelque chose de similaire en France, une série d’indicateurs permettant de prédire les résultats d’une élection ou d’un événement à partir d’un modèle complexe.

Peut-être pour 2017 ?

Sur France Culture, « où sont les nouveaux laboratoires du futur ? »…

Deux points me paraissaient importants.

D’abord de cesser de prétendre que « l’innovation ne se décrète pas » comme on l’entend encore bien trop souvent. Comme le montrent les travaux des chercheurs en économie de l’innovation comme Marianna Mazzucato ou Brink Lindsey, non seulement l’innovation se décide, mais elle s’organise – et ce directement au niveau des Etats. Ce n’est pas un hasard si les deux plus grands exemples de soft power techno-culturels au monde se trouvent tous deux en Californie avec Hollywood d’un côté, et la Silicon Valley de l’autre. Ce n’est pas non plus un hasard si les ambitions des GAFA semblent mieux contenus en Corée et au Japon qu’elles ne le sont en Europe. Et ce n’est bien sur pas un hasard si Criteo a du aller se côter aux Etats-Unis plutôt qu’en Europe pour rentrer enfin dans le club des « licornes » du numérique.

A ce titre, il est toujours intéressant de relire le passionnant article de Malcolm Gladwell dans le New Yorker : « Creation Myth
Xerox PARC, Apple, and the truth about innovation. »

Le second point est le corollaire du premier. Il s’agit de cesser de chercher à faire croire que l’innovation viendrait « de quelque part », que ce soit – selon les modes et les modèles – des startups, des grands groupes, de la recherche ou d’ailleurs. Comme le montre l’histoire de l’innovation, il s’agit d’un processus collectif qui ne peut s’incarner qu’à travers un grand projet de société – ce n’est pas pour rien que la Silicon Valley puise ses racines dans le projet Manhattan et que le numérique américain a été porté à bout de bras au plus haut de l’état depuis au moins 1995.

Du coup, on aimerait bien la voir cette stratégie industrielle du numérique qu’on ne retrouve finalement nulle part en Europe. Alors que des exemples comme Qwant, Algolia ou Cozycloud montrent qu’il est parfaitement possible d’attaquer les géants du web sur leur propre terrain et de réussir – au minimum – à survivre dans des conditions confortables, les français et les européens restent pétrifiés par le symbole « Quaero ».

On ne peut s’empêcher de penser que c’est dommage. Olivier Ezratty avait bien résumé la question il y a déjà quelques temps dans sa série d’articles sur « comment éviter de se faire uberiser« . Le coût social du numérique est de plus en plus remis en question – voir par exemple cet excellent article de la Chicago Law Review par Brishen Rogers, mais il sera d’autant plus compliqué à juguler que les entreprises qui le portent seront de moins en moins européennes.

Pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, j’avais eu l’occasion d’écrire dans Esprit sur ces questions en 2011 : « les acrobates de l’innovation« . Je crois que c’est encore d’actualité.

Merci donc encore à l’excellente Mélanie Chalandon pour avoir eu la gentillesse de cette invitation dans la dernière du grain à moudre pour l’année 2015 en compagnie des passionnants Thierry Keller de Usbek et Rica, Amaëlle Guitton de Libération et Diana Filippova de Ouishare.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-ou-sont-les-nouveaux-laboratoires-du-futur-2015-12-31

Update : autant en profiter pour pointer également vers cet excellent article de Om Malik qui pose le ton pour 2016 – « In Silicon Valley Now, It’s Almost Always Winner Takes All« 

Après la taxe Google, le Sénat adopte une taxe GAFA inspirée des britanniques

Intéressante initiative du Sénat où Marie-Noelle Lienemann, soutenue par le groupe socialiste, a exploité une idée britannique visant à réintégrer à la base taxable des grands groupes les bénéfices réalisés en France – avec en première ligne de mire les GAFA et les NATU.

Selon son blog, elle été soutenue dans ce travail par des spécialistes puisqu’elle a reçu le soutien du collectif Sauvons l’Europe et We Sign It qui avaient organisé ensemble la pétition 2big2tax visant à dénoncer la désertion fiscale des multinationales.

Marie-Noelle Lienemann en parle ici sur son blog : http://www.mnlienemann.fr/2015/11/adoption-de-lamendement-contre-levasion-fiscale-des-multinationales-au-senat-une-premiere-victoire-a-consolider/

Le texte de l’amendement est ici : http://www.senat.fr/amendements/2015-2016/163/Amdt_I-347.html

Et la discussion parlementaire est ici : http://www.senat.fr/cra/s20151123/s20151123.pdf

L’idée initiale du gouvernement britannique était d’aller plus loin que les accords Base Erosion and Profit Shifting (BEPS) de l’OCDE, en considérant que ceux-ci constituent un socle minimal consensuel entre pays, mais que celui-ci est plein de failles qui seront rapidement exploités par les adeptes de l’optimisation fiscale agressive. Des inquiétudes existent par exemple déjà sur la capacité des états à contester pour de vrai le calcul extrêmement complexe des prix de transfert dans le secteur de l’immatériel – brevets, marques, bases de données, licences, etc.

La Grande-Bretagne a donc décidé de réagir par avance à ces questions en renouvelant leur approche autour du concept de « détournement déloyal des bénéfices » et « d’activité sans substance économique » – une façon de prolonger les questions d’établissement stable et de prix de transfert sans s’en détourner.

Avec ce mécanisme, le gouvernement de David Cameron a créé une sorte de taxe sur « les profits détournés » qui va plus loin que les accords BEPS, tout en restant dans leur logique. Il présume l’établissement stable en l’imposant d’office aux entreprises qui remplissent certains critères financiers ou qualitatifs – seuil de CA minimal important pour éviter de toucher les startups, absence de justification légitime pour permettre de préserver les cas particuliers, etc. Et il ne cherche pas à rentrer dans le calcul des prix de transfert. Il regarde simplement si l’activité économique qui justifie le paiement des sommes à l’étranger est réelle ou pas. Et plutôt que de créer une sanction fiscale confiscatoire, il  applique seulement un ajout +5% par rapport au seuil normal de taxation.

Pour les curieux, voici le texte du Finance Act 2015 du gouvernement britannique :

http://www.legislation.gov.uk/ukpga/2015/11/part/3/enacted

Et voici son exposé des motifs :

https://www.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/385741/Diverted_Profits_Tax.pdf

Comme le confirme Marie-Noelle Lienemann dans les débats parlementaires, le texte proposé au Sénat est très exactement inspiré de celui-ci, avec la même idée d’écarter les PME et les startups pour ne pas tuer l’innovation – avec un seuil de CA en France fixé à 10 millions d’euros . Il s’agit simplement de taxer les entreprises qui « détournent leurs profits de façon déloyale ».

Le texte français suit la même logique que le texte britannique : « Une personne morale domiciliée ou établie dans un État étranger ou un territoire situé hors de France est réputée pour les besoins du présent article disposer d’un établissement stable en France lorsqu’un tiers, établi ou non en France, conduit en France une activité pour la vente de ses produits ou services et que l’on peut raisonnablement considérer que l’intervention de ce tiers a pour objet, éventuellement non exclusif, d’éviter une domiciliation de la personne morale concernée en France. »

Autrement dit, l’amendement vise directement les multinationales qui interviennent en France par l’intermédiaire de sociétés étrangères quand il ne s’agit pour eux que d’optimiser leurs impôts. Pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour savoir qui est visé.

De façon intéressante, les français n’ont prévu aucune sanction fiscale. Ils se contente de rapatrier les bénéfices dans l’assiette taxable et de leur soumettre un impôt normal. C’est peut-être la solution la plus sage pour éviter d’apparaître comme souhaitant empêcher le développement international de ces sociétés. Elle n’auront pas à craindre de sanction, leur principal risque sera de payer les mêmes impôts normaux que toutes les autres entreprises du pays dans lequel elles viennent proposer leurs services. C’est sans doute aussi une façon d’éviter la censure du Conseil constitutionnel comme cela avait été le cas pour les dispositions proposées l’année dernière qui essayaient de créer la notion « d’abus de droit fiscal », mais imposaient une amende de 80%.

L’amendement a été adopté avec une belle majorité par le Sénat. Le rapporteur avait pourtant proposé de le rejeter pour attendre les résultats de la coopération sur les accords BEPS au niveau de l’OCDE. Mais plusieurs interventions ont montré l’impatience des parlementaires sur cette question. Ils ont rappelé que les britanniques ont déjà adopté un texte similaire alors qu’ils sont pourtant présents dans les accords BEPS. Et ils ont souligné que la France devrait plus souvent être force de proposition dans les négociations internationales, et notamment à l’OCDE où la première question des participants est souvent de demander si telle ou telle nouvelle idée a déjà été mise en oeuvre quelque part.

Reste à voir le sort qui sera réservé à cette proposition en deuxième lecture à l’Assemblée Nationale.

Dans Esprit ce mois-ci : comment combattre le virus du conspirationnisme sur Internet ?

La rédaction de Esprit m’a fait le plaisir de me demander une réflexion sur « le virus du conspirationnisme » sur Internet et les réseaux sociaux – un phénomène accentué par l’apparition du conspi-business, et par des phénomènes de tunnels et de cascades informationnels qui enchaînent le public et mettent à mal la liberté de conscience.

Des pistes de réponse ? On pourrait notamment protéger la diversité de l’information sur les plateformes en ligne, redonner un statut aux témoins et aux victimes et apprendre à rentrer dans une logique d’infiltration cognitive plutôt que de faire de la contre-propagande.  

Et pour ceux qui connaissent, c’était l’occasion de citer Robert Anton Wilson, Chris Carter et Cass Sunstein. Enjoy !

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Au-delà de ma contribution et de mes quelques propositions, le dossier se compose notamment d’un entretien avec la philosophe Aurélie Ledoux qui interroge notre regard critique sur les images, d’un article de Gérald Bronner sur la logique du conspirationnisme, et d’un article de Marc-Olivier Padis sur le style paranoïaque des conspirationnnistes qui fera plaisir aux anciens lecteurs de Hofstadter. 

Mon article est ici : « Le virus du conspirationnisme »

Le dossier est ici : « La passion du complot »

Et si vous voulez faire un peu de veille, n’hésitez pas à suivre l’excellent blog Conspiracy Watch.

Et si le big data était aussi dangereux que le nucléaire ? Faut-il imaginer une demi-vie pour les données ?

C’est la question iconoclaste que pose Maciej Ceglowski, le fondateur de Pinboard.

Les parallèles sont simples.Les traces que les utilisateurs laissent derrière eux sont radioactives, elles continuent à pouvoir avoir un effet négatif jusque des années plus tard. Ils soulèvent l’idée que de nombreuses données produites échappent à toute forme de contrôle sérieux. Elles sont échangées, modifiées, revendues. Mais surtout, comme les déchets nucléaires, elles restent.

Les opinions ou les traces que les gens laissent aujourd’hui sont peut-être légitimes, mais que se passerait-il si elles devenaient punissables dans 10 ou 20 ans. C’est ce qu’on découvert les artistes hollywoodiens progressistes lors de l’émergence du maccarthysme. Ce sont leurs comportements passés qui ont été jugés et examinés. Que ce serait-il passé si on avait eu accès au détail des correspondances de Charlie Chaplin sur gmail, ou de ses DM sur twitter ? De la même façon, imaginons un russe gay qui ouvre un journal anonyme sur livejournal en 2017, mais qui voit cette société se faire racheter dix ans plus tard par une société russe alors que l’homosexualité est plus durement réprimée dans son pays ?

Science-Fiction ? Comme l’a repéré Antonio CasiliLa police américaine commence justement à demander à disposer des données génétiques de certains clients de Ancestry.com et 23andMe afin de savoir s’ils auraient des correspondances avec des traces retrouvées sur des scènes de crime. Quelle bonne surprise pour tous ceux qui leur avaient envoyé un échantillon de salive pour savoir à quelles maladies génétiques ils devaient se préparer avec leur famille.

L’industrie des données et du Big Data est peut-être utile, mais de nombreux usages . Elle est dangereuse, et l’incapacité de ses acteurs à faire la différence entre ce qui bien, ce qui est mal, et ce qui est futile ne rend pas forcément optimiste.

L’analyse de Maciej Ceglowski est radicale. Ses conseils sont les suivants :

  • ne pas collecter les données, dans de nombreuses situations elles ne servent à rien
  • si on doit absolument les collecter, ne pas les stocker et privilégier un traitement en temps réel
  • si on doit absolument les stocker, ne pas le faire n’importe où et ne pas les laisser traîner sur des serveurs de tiers comme Amazon S3

De toute façon, le modèle actuel dans lequel on essaie de conserver le maximum de données pendant le maximum de temps n’est pas tenable. Comme pour les accidents nucléaires, la question n’est pas de savoir si des accidents vont se produire, mais de savoir quand.

Lors des travaux du Conseil National du Numérique, j’avais eu l’occasion de proposer une durée de péremption pour les données, c’est-à-dire une date à partir de laquelle il est nécessaire de redemander l’autorisation de l’utilisateur pour continuer à les utiliser. Sans cette autorisation supplémentaire, les données devraient être effacées. Visiblement, je ne suis pas le seul à y penser.

Si on reprend l’analogie avec le nucléaire, il est urgent de réfléchir à créer une sorte de demi-vie pour les données afin de leur permettre de se dégrader et de disparaître au fil du temps.

Update : excellent article de Boing Boing sur la façon dont les sites qui agrègent des  données finissent toujours par les diffuser que ce soit aux forces de l’ordre, au cours de procès entres individus (Facebook est de plus en plus exploité dans les divorces), à des criminels.

Faut-il « ubériser » le droit d’auteur pour développer le numérique en Europe ? – itw sur @inaglobal

Entretien INA Global

INA Global m’a demandé si la réforme du droit d’auteur envisagé par la Commission Européenne était indispensable au développement du numérique. Sans faire durer le suspense, je pense que la réponse est non et qu’on ferait mieux de se préoccuper de faciliter l’investissement.

L’interview est ici : http://www.inaglobal.fr/idees/article/l-europe-doit-elle-repenser-son-droit-d-auteur-8525

Heetch, un bon exemple du manque de stratégie juridique des startups en France ?

Après avoir été interdit en même temps que UberPOP et Djump à l’occasion d’un arrêté préfectoral le 25 juin – le CP de la préfecture est ici en pdf, Heetch est le seul qui continue à exercer son activité, ou plutôt le seul qui continue à l’exercer de la même façon. Djump a rejoint Chauffeur-Privé.com et Uber a transféré les chauffeurs qui le souhaitaient vers UberX et Uber Limousine.

C’est donc sans surprise que le fondateur de Heetch annonce dans Le Parisien avoir eu 102 chauffeurs arrêtés par la police depuis le mois de juin à Paris. A quoi s’attendre d’autre quand on a commencé par affirmer haut et fort que « Heetch n’est pas illégal » ? Et ce sans pour autant contester l’arrêté préfectoral.

En décidant de jouer l’épuisement face à la justice, Heetch tombe dans le travers de nombreuses startups françaises et européennes qui tracent une différence bien trop artificielle entre leur modèle juridique et leur modèle technologique.

Le scénario n’est pas nouveau. Il remonte à l’époque du MP3 où de nombreuses plateformes de musique en ligne revendiquaient mordicus leur droit à l’existence… jusqu’à ce que des acteurs comme Deezer ou Dailymotion arrivent et remportent le marché en s’intéressant autant aux problématiques juridiques que technologiques. Uber ne procède pas autrement en multipliant les sous-modèles pour pouvoir tester autant de modèles juridiques que possible, en sachant bien que l’un d’entre eux finira bien par se révéler la bonne pioche. UberPool, UberPOP, UberX, Uber, UberVAN sont autant des « tests de marchés » que des « tests juridiques ».

Etre capable de « pivoter », c’est aussi être capable d’avoir une vision complète de son activité. Comprendre la relation entre la technologie et les usagers ne suffit plus. Le design d’une app ne s’arrête ni à l’UX, ni à l’UI, il se niche au moins autant dans les CGU, les CGVs et la Privacy Policy. Et rien n’empêche bien sur de jouer avec les mêmes armes que les adversaires déjà installés en s’essayant à faire du lobbying pour modifier la réglementation, à apprendre à jouer avec les procédures juridiques, à faire des montages complexes pour profiter au maximum des textes favorables qui ont été votés au niveau français ou européen.

Etre obligé de s’intéresser à ces questions semble éloigné de l’esprit du numérique ? C’est pourtant dès 2001 que Michael Porter annonçait « la fin de la nouvelle économie » et le besoin de recommencer à réfléchir en termes de stratégie. A défaut, comme le dit le fondateur de Heetch, « s’il y a d’autres saisies de voitures, ça s’arrêtera. »

Alexandre Michelin réclame plus de moyens pour la fiction française

Avec l’entrée de la fiction télévisée dans l’ère du blockbuster, la recette du succès commence à être connue : plus de créativité, plus d’argent, et plus de moyens de distribution… mais personne en France n’a l’air de vouloir sortir le carnet de chèques.

C’est d’autant plus dommage que les succès sont là, et de nature très différentes : Netflix et Youtube bien sur, mais aussi Twitch, Lynda, Vimeo. Et peut-être bientôt Afrostream et quelques autres.

J’avais d’ailleurs déjà eu l’occasion d’en parler :

Le point commun de ces projets tient à ce qu’ils sont tous bâtis sur la production d’oeuvres originales, qu’elles soient créées par les usagers (Youtube, Twitch), ou qu’elles soient financées et produites par leurs propres services (Netflix, Amazon).

Ce qui signifie que pour pour concurrencer Youtube et Netflix, il faut s’en donner les moyens. Même les producteurs et les diffuseurs traditionnels l’ont compris depuis que la visionnaire AMC s’est lancé dans une guerre financière avec HBO en créant Mad Men, Breaking Bad et The Walking Dead.

Alors qui aujourd’hui est prêt à prendre ces risques et à annoncer des investissements importants dans ce secteur ? Comme le rappelle Alexandre, Netflix aujourd’hui, c’est 20 séries de niveau triple A produites en 2015.

Et la France, combien de divisions ?

Allez lire la tribune d’Alexandre Michelin : Que les diffuseurs se réveillent

 

Face au témoignage de Jean-Hugues Anglade, quelle responsabilité juridique pour Thalys et la SNCF ?

Update 1 : pour tenir compte des questions sur les réseaux sociaux

Update 2 : pour tenir compte des précisions du contrôleur du Thalys

Update 3 : à propos du CFS obligatoire dans les avions

C’est l’acteur Jean-Hugues Anglade qui a mis le feu aux poudres en déclarant à la presse que les agents de Thalys présents à bord du train attaqué avaient laissé tomber les passagers en courant se réfugier dans un compartiment fermé. Un contrôleur aurait bien tenté d’intervenir, mais malgré les demandes insistantes des voyageurs, les autres agents auraient refusé d’ouvrir et de porter assistance aux passagers, y compris à lui-même qui s’était blessé à la main.

Là dessus, de nombreuses interventions sur les réseaux sociaux tentent d’expliquer que leur réaction était normale et que n’importe qui aurait fait de même à leur place. Mais il se trouve que quand on est responsable d’un train qui transporte des centaines de voyageurs, on n’est pas n’importe qui.

Et ça fait un moment puisque que les transporteurs sont tenus à une obligation de sécurité depuis un arrêt de la Cour de cassation de 1911.

Un voyageur s’était alors fait écraser le pied par un tonneau mal arrimé dans un bateau entre Marseille et Alger. Mesquin, le transporteur s’est montré procédurier en essayant de contester le choix du tribunal algérois devant la Cour de cassation. Mauvaise pioche puisque si la Cour a bien accepté de faire perdre un peu de temps au plaignant en rapatriant son litige, elle en a profité pour décider que quelles que soient les clauses du contrat de transport, le transporteur avait l’obligation de « conduire le voyageur sain et sauf à destination« .

En langage juridique, on dit que le transporteur est tenu d’une « obligation contractuelle de sécurité. »

Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour que cette jurisprudence se répande aux transports ferroviaires alors en pleine expansion, et toujours plus en faveur des passagers puisque la Cour a introduit dans un arrêt de 1913 le terme de « sécurité résultat ». Le transporteur ne peut pas se contenter de mettre en oeuvre des moyens pour acheminer les voyageurs »sain et sauf », il doit réussir à le faire. Un arrêt de la Cour de cassation de 1969 a même précisé où commence et où s’arrête l’obligation de sécurité en précisant que le transporteur doit conduire les passagers sain et sauf « à partir du moment où ils montent dans le véhicule et jusqu’à ce qu’ils en descendent. »

A compter de cette date, l’obligation contractuelle de sécurité devient alors une obligation contractuelle de sécurité « de résultat. »

Mais il ne s’agit jusque là que de couvrir des accidents. L’occasion d’aborder les agressions dans les trains s’est présentée dès 1929 à l’occasion de l’agression d’un passager par un autre dans un tunnel ferroviaire. S’appuyant sur les miracles de l’article 1382 du code civil qui oblige à démontrer une faute pour engager la responsabilité, la Cour a décidé de laisser le transporteur tranquille.  Le passager avait bien tenté d’expliquer que le tunnel où il s’était fait agresser n’était pas éclairé, mais s’était révélé incapable de le démontrer. La solution est restée stable, et a même été précisé en 1974 à propos de l’agression de voyageurs par d’autres dans le métro. La Cour a alors écarté la responsabilité de la RATP, en ajoutant que ces événements n’étaient « ni prévisibles ni évitables« , c’est-à-dire qu’ils constituaient un fait de force majeure donc le transporteur ne pouvait être tenu responsable.

Pourquoi favoriser ainsi le transporteur ? Parce que l’obligation de sécurité est considérée comme seulement complémentaire à l’obligation de déplacement. L’objectif social est d’abord de faciliter la vie des transporteurs pour leur permettre de développer leur activité. Les responsabiliser à outrance les contraindraient à complexifier leurs activités, à embaucher de la sécurité supplémentaire, etc. Bref, ca n’irait pas dans le sens de la France du TGV, du RER du métro. Ce qui compte, c’est le transport, pas la sécurité.

Sauf qu’avec le temps, les événements dramatiques se multiplient : des rixes, mais aussi carrément des viols et des meurtres. Difficile de continuer à expliquer que les agressions ne sont « ni prévisibles, ni évitables » quand elles se succèdent de façon régulière d’années en années.

En 2000, les choses évoluent et la Cour décide que la station Châtelet n’est pas le Far West, et que la SNCF n’est pas le Pony Express. Un passager agressé et blessé entre Marseille et Paris reproche à la SNCF un manque de surveillance du train.

D’un point de vue juridique, la Cour décide alors d’intégrer ce qu’on appelle « le risque-agression«  dans le champ de la donc fameuse « obligation contractuelle de sécurité de résultat. »

En 2002, la Cour confirme cette orientation à propos d’une jeune femme, passagère d’un train Genève – Nice qui avait été menacée d’un couteau, blessée et dépouillée de ses bijoux. L’argumentation est on ne peut plus claire : « les agressions ne sont pas imprévisibles et que, si la SNCF ne possède aucun moyen de filtrer les personnes qui accèdent aux voitures, du moins la présence de contrôleurs en nombre suffisant, parcourant les wagons de façon régulière, revêt-elle un effet dissuasif. »

A compter de cette date, ca y’est, on peut commencer à dire que le transporteur devient responsable des agressions subis par ses voyageurs.

Le principe est d’ailleurs confirmé par un règlement européen du 23 octobre 2007 qui précise bien que les compagnies ferroviaires ont bel et bien le devoir d’assurer la sécurité personnelle des voyageurs.

Il reste cependant encore une exception décidée par la Cour en 2011 qui a refusé de reconnaître la responsabilité du transporteur à propos d’un voyageur qui en avait poignardé un autre de façon « irrationnelle« , c’est-à-dire sans avoir fait précéder son geste de la moindre parole ou de la manifestation d’une agitation anormale.

Alors qu’en penser par rapport à l’affaire du Thalys ?

Si on résume, les transporteurs sont tenus d’une « obligation-sécurité » à l’égard de leurs voyageurs. Ils ne peuvent s’en exonérer qu’à condition que l’acte ait été irrationnel. Expliquer que les agressions sont imprévisibles ne suffit pas. Il relève de leur responsabilité d’analyser le risque en fonction du contexte, et donc notamment en fonction du contexte de risque terroriste plus élevé que la moyenne.

A moins d’expliquer que l’irruption d’un énième acte terroriste sur le sol européen soit un acte « irrationnel » et « imprévisible » – mais comment l’accepter dès lors que le terroriste avait visiblement soigneusement préparé son coup, il semblerait donc bien que Thalys soit responsable et qu’ils auraient du relever leur niveau de sécurité en conséquence.

En ce qui concerne les événements, le témoignage de Jean-Hugues Anglade concorde pour l’instant avec celui de Anthony Sandler pour dire que les responsables du train se sont enfuis sans informer, ni assister, ni secourir les passagers. Leur comportement est peut-être humain et excusable – bien que triste, mais il engage certainement leur entreprise.

La directrice de la communication de Thalys est dans son rôle quand elle conteste la version de Jean-Hugues Anglade, mais est-il vraiment normal d’avoir si peu d’agents dans un train international de 500 personnes ? Est-il normal que la procédure suivie par les agents choque quasiment tous ceux qui ont lu les descriptions des témoins ?

Les technos détestent être pris en faute, et Guillaume Pepy a beau jeu de dire que « la vérité de M. Anglade n’est peut être pas la seule« ,  mais est-ce que le comportement de ses agents ne relève pas d’abord d’un manque de formation, de moyens ou d’encadrement – et donc de son fait ? Tient-il vraiment à soutenir que le meilleur moyen d’assurer la sécurité de ses passagers était de s’enfermer dans une cabine fermé et d’y rester ?

Quelles que soient les excuses qu’on puisse leur trouver, il sera sans doute compliqué pour Thalys et la SNCF, son actionnaire principal, de s’exonérer de leur responsabilité. A la fois en ce qui concerne la survenance d’un attentat terroriste évité par miracle dans leur train, et en ce qui concerne le comportement de leurs agents à cette occasion.

Tout en gardant à l’esprit que le terroriste est le principal responsable de cette situation, il reste quand même à savoir ce que ces deux entreprises comptent faire pour éviter que ça se reproduise.

PS : pour ceux qui souhaiteraient prendre connaissance des conditions générales de vente de Thalys, elles sont ici

PPS : petit détail sordide, si la réglementation ne prévoit pas vraiment comment réagir en cas d’agressions, elle précise très bien qui indemnise qui en cas de décès

Update 1 : Beaucoup de gens ont l’impression qu’il s’agit de remettre en cause de pauvres hôtesses apeurées qui auraient été dépassées par la situation car elles n’étaient de toute façon là que pour servir le café… mais il ne s’agit pas tant de mettre en cause le personnel que l’entreprise. Comment se fait-il par exemple que le transporteur ne dispose que de deux serveuses pour encadrer 500 voyageurs et faire face à tous les problèmes qui peuvent se poser pendant les quelques heures de voyage ? En réalité, on apprend que, dans les Thalys, « l’équipage est constitué d’un à 3 chefs de bord ainsi que de 2 à 4 hôtesses et stewards suivant les remplissages du train. » Est-ce qu’ils étaient formés à cette situation ? Est-ce qu’ils disposaient de procédures à suivre ? Quelles étaient ces procédures ? Est-il normal de ne pas informer les passagers ? Etc. Dans tous les cas, c’est sur l’entreprise que pèse l’obligation de sécurité dont il est question ici.

Update 2 : Le point de vue d’un des contrôleurs est rapporté par France Info. Il donne une meilleure image du personnel de bord, mais reste un peu étonnant, notamment en ce qu’il est complètement contradictoire avec les témoignages précédents. Ceci dit, c’est peut-être normal que toutes les témoignages soient un peu désorganisés quand on a été victimes d’une telle violence. Et ça ne change rien sur la question de la responsabilité de Thalys et de la SNCF.

Update 3 : On me signale que dans les avions, les personnels navigants (hôtesses de l’air et stewards) ne peuvent exercer que s’ils détiennent le diplôme d’état du Certificat de formation à la Sécurité (CFS) dans lequel on trouve notamment des éléments liés à la sûreté, à la communication, à la gestion des passagers, des entrainements en situation concrète, etc. Je ne sais pas s’il existe un équivalent pour le ferroviaire, ni à quel personnel il s’applique.

 

Et pourquoi pas des Presidential Innovation Fellows à la française ou à l’européenne ? 

Comment adapter l’administration au numérique sans attirer des codeurs, des designers, des juristes du numérique, des chercheurs ou des talents de l’univers associatifs ?

Une méthode est désormais proposée par le programme des Presidential Innovation Fellows, une fantastique initiative de l’administration Obama qui mériterait mille fois d’être implémentée au niveau français ou européen : Presidential Innovation Fellows

Créé en 2013 par Todd Park, le CTO du gouvernement US, l’idée est de proposer à des particuliers de rejoindre l’administration pour un CDD de 12 mois afin d’y mener un projet à bien qu’ils proposent eux-même sur – la base de quelques grands axes validés chaque année par le gouvernement.

Pour refléter au mieux la diversité de l’écosystème numérique, les candidats peuvent être issus aussi bien du monde de l’entreprise, de la recherche ou de la société civiles – une répartition qui avait été retenue pour les mêmes raisons à l’occasion de la refonte du Conseil National du Numérique en 2013.

L’objectif est d’ouvrir l’administration à des talents qui ne sauraient pas s’accommoder de ses méthodes ou de ses processus d’intégration.

Vous avez l’idée d’une app pour l’État ? Proposez le projet et venez la développer vous-mêmes. Vous voulez contribuer à une technologie essentielle pour votre pays ? Candidatez et faites le au nom des Etats-Unis. Vous souhaitez monter ou accueillir une conférence internationale sur un sujet-clé ? Pourquoi ne pas être payé pour le faire ?

L’approche est pragmatique. Si des Business Angels ou des incubateurs sont prêts à investir leur argent personnel sur des projets encore à l’état de slides, pourquoi l’Etat ne ferait-il pas pareil ? Et comment attirer des talents quand les meilleurs ne rêvent maintenant que de rejoindre Tech Star ou Y Combinator ?

Car qu’on s’entende. Il ne s’agit pas de recruter des stagiaires ou des « jeunes » en sortie d’école, mais plutôt des personnalités disposant déjà d’une grande expérience et capables de mener un projet par elles-mêmes – elles sont d’ailleurs rémunérées comme le seraient des fonctionnaires A ou A+ ayant leur niveau d’expérience.

Pour une fois il s’agit de considérer que oui, les talents du numérique méritent d’être pris au sérieux. Oui, on peut être utile à l’Etat avec un parcours atypique et sans avoir fait les grandes écoles. Et le succès atteste de l’intérêt de cette démarche : 700 candidats pour 18 postes en 2013, 2000 pour 43 postes en 2014, 1500 pour 27 postes en 2015.

Le résultat ? Des anciens responsables de Microsoft ou de Salesforce, l’un des fondateurs de Blue State Digital, un des anciens responsables d’ARPANET, l’une des créatrices de Flash et de After Effects.

Les projets portés sont tout aussi variés que les profils des candidats. On retrouve par exemple MyUSA/MyGov, l’équivalent américain de France Connect. Le Blue Button, un système qui permet à chaque citoyen américain de récupérer ses données de santé auprès de ses prestataires. RFP-EZ, une plateforme permettant de faciliter l’accès des PME aux marchés publics.

Passé les 12 mois et la fin de leur CDD, les alumni restent en contact les uns avec les autres. La moitié d’entre eux choisit de rester dans l’administration pour y poursuivre leur projet ou y rejoindre d’autres sujets – souvent à des postes extrêmement importants. L’autre moitié retourne à ses occupations, mais sert désormais de passerelle entre l’univers du gouvernement et le reste de la société.

Le programme s’est révélé tellement vital pour renouveler l’administration et la faire prendre conscience du besoin d’attirer des talents originaux que Barack Obama vient de décider qu’il deviendrait pérenne. Les anciens participants seront désormais responsable d’une nouvelle branche de l’administration dénommée 18F et dédiée au numérique et à l’innovation.

Un programme de ce type serait tellement simple à adapter en France et en Europe. Quel changement de perspective ce serait que de voir des entrepreneurs entrer dans l’administration plutôt que de regarder les hauts fonctionnaires chercher à rejoindre le privé. La logique des revolving doors n’est malheureusement pas du tout intégrée en France et en Europe. Il est très compliqué de passer d’un univers à un autre, ce qui contribue autant à l’incompréhension mutuelle qu’à des erreurs profondes de stratégie que chacun peut découvrir dans la presse semaine après semaine.

On peut être certain que les candidatures seraient nombreuses et porteuses de projets fascinants. Les structures pour les accueillir seraient tout autant faciles à trouver : Etalab, la French Tech, le Conseil National du Numérique, mais également la Direction Numérique de l’Education, les services de l’Elysée ou du Premier Ministre, le Service d’Information du Gouvernement, etc.

Quant au coût, 25 salaires de fonctionnaires sur une année ne devraient pas représenter un obstacle insurmontable, surtout s’ils sont répartis entre les différentes administrations participantes. Mais de toute façon, qui parmi ces structures et tant d’autres n’aurait pas besoin de quelques personnalités extérieures désireuses de les booster un peu ?

Si les revolving doors sont importantes, il faut les institutionnaliser et les valoriser. Certaines ont trouvé des passerelles comme des comités d’expert, mais ce n’est quand même pas la même chose que d’accueillir un ancien chef d’entreprise, un chercheur du CNRS ou de l’INRIA ou un membre actif de Wikipedia pour développer un projet « from scratch » en moins de 12 mois.

Et pourtant, on en aurait tellement besoin.

Update 1 – On me signale que Fast Company avait un article très complet sur ce programme il y a deux mois. Je l’avais lu mais il m’était sorti de l’esprit. Jetez-vous dessus : « Inside Obama Stealth’s Startup »

Update 2 – Il existe un dispositif qualifié de « startup d’état » en France qui a servi à constituer une équipe autonome au sein du SGMAP pour produire mes-aides.fr avec l’aide d’une communauté d’agents publics et de citoyens – le tout autour du logiciel libre OpenFisca. Cependant, il n’est pas clair si celle-ci est constituée par des personnalités extérieures, par des prestataires ou par des fonctionnaires. Et il ne s’agit en tout cas pas d’attirer des projets pour insuffler du renouveau au sein de l’administration. C’est juste une façon de sortir un produit en moins de six mois. Ce n’est pas pareil, mais ce n’est déjà pas si mal.

Update 3 – Ca va pas être simple. Un camarade de l’administration du Ministère des affaires étrangères qui voulait lire mon post m’a envoyé cette image – mon blog étant bloqué par le firewall de l’administration pour « sexualité ». On se pince.

2015_08_18 - Presidential innovation fellows

 

Update 4 – On me demande également la différence avec Etalab ou le CNNUM. Pour Etalab, cela rejoint ce que j’ai dit plus haut. Les startups d’état intègrent des prestataires externes sur des projets validés par l’Etat. Dans le programme PIF, ce sont les personnalités externes qui proposent les projets et l’Etat qui se met en marche pour les intégrer. Ce sont les mêmes personnalités qui sont visées, mais les deux logiques sont radicalement différentes. Au CNNUM, certes l’expertise est là, mais personne n’y porte aucun projet pour l’Etat autre que celui de donner des conseils – qui sont suivis quand l’Etat le souhaite, et qui sont déformés autant que de besoin pour se plier aux souhaits de l’administration. Qui plus est, on est loin de l’esprit « simplif » du programme PIF puisque les rapports du CNNUM sont souvent longs et complexes. En résumé, ce programme apporte non seulement des talents, mais aussi une culture « projet » et des sujets d’intérêt qui sont externes à l’administration.