Uberisation : « la stratégie du choc » numérique

Les éditeurs du rapport moral sur l’argent dans le monde ont eu l’amabilité de me demander mon avis sur le numérique et l’uberisation.

Plutôt que de décliner son caractère inévitable, son modèle économique ou son sens industriel, j’y ai vu un parallèle assez fascinant avec la logique de la « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein dans son analyse de la prise de pouvoir global par les néo-libéraux entre 1960 et aujourd’hui : création de centres d’autorité épistémiques (chaires universitaires, intellectuels, journalistes, etc.), exploitation des situations de crise partout dans le monde, « parachutage » de responsables préparés, réseautage, désorganisation du public au profit du privé, etc.

2030, l’empire numérique

Les éditeurs de la revue des anciens de l’ENA ont eu la gentillesse de me demander mon avis sur le numérique en 2030. C’était pour moi l’occasion de faire un message sur l’impérialisme numérique qui se déploit avec une féroce logique depuis quelques années. À cet égard, il ne faudrait pas se méprendre.

L’empire, c’est eux. Les barbares, c’est nous.

Exclus des superdeals du numérique, les européens voient Softbank racheter ARM pour 32 milliards de dollars

Pendant ce temps, les Européens continuent de croire que pour faire du numérique il suffit d’un open space et d’un développeur pas cher qui sort de son école.

Le mois dernier, Softbank a revendu ses participations dans SuperCell (le développer de Clash of Clans) et Alibaba pour respectivement 8,6 milliards et 10 milliards de dollars – réalisant au minimum une plus-value de 6,5 milliards pour le seul Supercell.

Aujourd’hui, grâce au Brexit qui a revalorisé le Yen de 40% par rapport à la Livre Sterling, Softbank annonce le rachat d’ARM – le leader mondial des puces pour devices mobiles… pour 32 milliards de dollars.

Bienvenue dans le monde des Superdeals Numériques, un univers dont les européens sont largement absents, tirant vers le bas l’ensemble de leur écosystème numérique.

C’est toute l’intelligence de Masayoshi Son, le fondateur de Softbank, d’avoir su construire un acteur capable de jouer à armes égales avec les investisseurs US sur ce terrain. Déjà propriétaire de l’opérateur télécom Sprint, il acquiert un asset complémentaire, extrêmement rentable et stratégique pour lui et son pays.

Dommage que les européens n’aient pas cette vision. A force d’avoir trop écouté les mythes fondateurs de la Silicon Valley, ils ont tendance à croire que le numérique n’a besoin que de garages et d’open spaces, que c’est une industrie qui peut se développer en mode low cost. L’erreur est majeure.

Les startups ne sont plus de petites opérations qui combinent la croissance et l’ambition d’une multinationale avec le coût opérationnel d’une PME. Elles sont désormais parmi les entreprises les plus coûteuses et les plus consommatrices de capital du monde. À titre d’exemple, pris ensemble, Apple, Amazon, Facebook, Google et Twitter ont du dépenser 66 milliards de dollars d’investissement en 2014 pour pouvoir fonctionner. C’est huit fois plus qu’en 2009, et c’est deux fois plus que l’intégralité de l’industrie du Venture Capital aux Etats-Unis.

À l’exception d’Apple, ces investissements représentent à peu près l’équivalent de leur chiffre d’affaires, suivant un modèle économique qui valorise l’investissement plutôt que les bénéfices. Pour se représenter l’importance de ces sommes qui sont indispensables au fonctionnement de l’économie numérique, il suffit de se rappeler que les géants de l’énergie comme Gazprom, Petrochina et Exxon dépensent « seulement » entre 40 et 50 milliards de dollars par an pour fonctionner. Ou que les 5 géants du web ne possèdent pas plus de 60 milliards de dollars d’équipement et d’infrastructures, c’est-à-dire à peine autant que le seul General Electric. Et qu’ils n’emploient à eux 5 pas plus de 300 000 personnes dans le monde.

Malgré tous les discours publics sur le sujet, l’économie numérique n’est pas « Lean ». Les startups ne se créent pas sur un bout de table avec deux ou trois bonnes idées et un développeur pas cher. Elles ont besoin de capital pour pouvoir fonctionner. Faute de l’avoir compris, la France et l’Europe sont en train de perdre la main sur ce secteur. Il ne s’agit pas seulement de retenir les talents entrepreneuriaux. Il s’agit surtout d’être capable de continuer à garder une voix dans l’élaboration des règles du monde d’aujourd’hui. D’une manière ou d’une autre – en facilitant les investissements massifs, ils devront susciter dans les années à venir des acteurs capables d’intervenir sans frémir dans ces superdeals qui façonnent l’infrastructure matérielle et cognitive du numérique. Ce n’est ni une question de fatalité, ni une question de taille. En créant Temasek, Singapour a réussi à se doter d’un acteur de ce type. Pourquoi pas nous ?

La cause du Brexit, c’est l’échec de l’Europe numérique et entrepreneuriale

Si les générations X, Y et Z ne sont pas déplacées pour ce référendum, c’est parce que l’Europe n’a aucun rapport avec le monde numérique dans lequel elles évoluent au quotidien. Sans jamais avoir été exprimé de façon consciente pendant la campagne, le décalage est frappant et traduit le désintérêt profond de l’Europe pour l’un des éléments essentiels de la modernité. Comment s’étonner du désengagement des gens pour cet objet administratif et désincarné qui refuse de s’intéresser aux sujets d’aujourd’hui ?

Les analystes du Brexit expliquent le résultat comme la conséquence d’une fracture générationnelle entre les personnes agées et les plus jeunes – les  premiers auraient voté massivement contre, les seconds massivement pour. Mais si l’on regarde les chiffres dans leur ensemble et qu’on s’intéresse aux taux de participation, le désintérêt des jeunes pour ce scrutin est frappant, alors même qu’ils sont supposés être profondément pro-européen.

Cf par exemple ce graphique du Financial Times :

La réalité est que l’Europe ne correspond plus aujourd’hui au quotidien des jeunes générations. En se levant le matin, c’est Facebook qu’ils consultent. Pour discuter avec leurs amis, c’est Twitter ou Snapchat qu’ils utilisent. Pour s’informer, ils font des recherches sur Google. Et pour rentrer de soirée, c’est Uber qu’ils appellent.

Le Digital Single Market ? Il est consacré presque entièrement à des questions qui n’intéresse personne d’autre que les fonctionnaires européens : le roaming – le coût d’un appel quand on passe d’un pays à l’autre, le geoblocking – le droit de regarder la tv de son pays quand on est dans un autre pays, etc.

Les réseaux sociaux ? Les moteurs de recherche ? Les OS ? Le partage de photos ? Le mail ? A part un soutien au moteur de recherche franco-allemand Qwant, l’Europe n’a rien proposé ni rien soutenu depuis près de dix ans.

Quand on parle de l’Europe à un agriculteur, il sait ce que c’est que la PAC.

Quand on parle de l’Europe à un jeune, il va sur Google pour savoir ce que c’est.

Alors que l’Europe est incapable de redéfinir son rôle et sa mission, les Etats-Unis sont aujourd’hui les seuls à proposer une vision impériale, décentralisée et déterritorialisée, permettant à des individus de participer à une grande aventure collective qui les dépasse et les englobe.

Comme l’anticipaient Michael Hardt et Antonio Negri en 2000, le nouveau pouvoir est fondé sur le numérique, centré sur les Etats-Unis. La création des richesses y repose de plus en plus sur un système de production de type biopolitique, investissant et régulant la production de la vie sociale dans son intégralité, tout en avançant caché sous les oripeaux de l’universalisme, de la citoyenneté ou de la paix sociale.

Quel rôle pour l’Europe dans ce nouvel ordre des choses ?

Comme autrefois chez les Romains, on peut être un citoyen avec des droits et des devoirs, ou un barbare exclu de la vie politique et sociale.

Or, être européen aujourd’hui, ne donne pas le sentiment d’être un citoyen de l’empire.

En échouant à aborder ces sujets, en considérant ses citoyens comme de simples consommateurs, l’Europe les a enfermé dans ce qui relève d’une véritable « bulle de servitude » selon l’expression de Umair Haque, un environnement d’objets connectés où plus aucun individu n’a de prise ni sur ses données, ni sur les usages, ni sur les marges, les couts et l’intégration des grandes plateformes dans la société civile.

En se révélant incapable de développer le numérique, l’Europe est devenu sans importance aux yeux des jeunes générations pour qui ce sujet est le sujet principal, celui qui est en train de redéfinir leur rapport au monde et à leurs semblables.

Concrètement, quel débat semble le plus intéressant et le plus à même de susciter de l’engagement ? Celui deconnecté du réel et administratif sur le Brexit ? Ou cet échange simple et direct entre Mark Zuckerberg et Barack Obama sur l’entrepreneuriat ?

C’est d’autant plus dommage que cette perception est sans doute fausse. Sans remonter à la décision prononcée contre Microsoft il y a quelques années, on peut mentionner les millions en fonds FEDER qui financent des PME partout en Europe, l’arrêt Google Spain de 2014 qui a contraint les moteurs de recherche à respecter le droit à l’oubli, ou le règlement européen sur les données personnelles de 2016 qui force la transparence des algorithmes. Les exemples sont nombreux qui montrent que l’Europe pourrait encore avoir son mot à dire.

Sauf que, même si le numérique européen rencontre quelques succès, les marges de manoeuvre de l’administration européenne ou des commissaires sont en fait assez limitées. L’initiative appartient aux gouvernements nationaux, lesquels sont déjà bien en peine de déterminer ne serait-ce qu’un embryon de stratégie numérique pour eux-mêmes.

Le résultat est simple. Comme le fait remarquer un anglais dans un fil de commentaire sur Hacker News, faute d’avoir su prendre en marche le train de l’empire numérique,l’Europe et ses états-membres sont perçus comme anti-numérique et anti-entrepreneuriat : « In terms of startups though, the EU is there to serve big businesses and powerful establishment. It’s there to hinder startups and small businesses. If you’re pro-small business, then you should be excited about the opportunities we have now. »

Autrement dit, faute d’avoir su faire du numérique un projet de société, quel jeune préfère vraiment aller prendre le train pour aller à Bruxelles plutôt que l’avion pour aller à San Francisco ?

 

Les dirigeants d’EELV ne pouvaient-ils vraiment « rien » faire face aux dénonciations de harcèlement sexuel ?

« Nous, on pouvait rien faire » disent en substance certains membres de la direction d’EELV à propos des problèmes de harcèlement sexuel au sein de leur parti dénoncés ce jour dans Mediapart.

L’article est ici : https://www.mediapart.fr/journal/france/090516/des-femmes-denoncent-les-harcelements-et-agressions-sexuels-du-depute-denis-baupin?page_article=1

Pourtant, l’article 20 des statuts de EELV prévoit bien la radiation des membres pour motifs graves, et l’article II-I-4 de leur règlement intérieur précise que le bureau national peut même intervenir à titre provisoire en attendant une décision définitive du conseil politique régional – le tout en ayant permis à l’intéressé de venir s’expliquer avant.

Chacun peut vérifier par lui-même :

  • https://eelv.fr/wp-content/uploads/2011/11/Statuts_EELV_V2_Nov14_OK.pdf
  • https://eelv.fr/wp-content/uploads/2016/05/RI-national-Version-15-avril-2016.pdf

Après bien sur, si les statuts et le règlement intérieur ne servent à rien, ce n’était peut-être pas la peine de les écrire.

Apple : 1, FBI : 0…

 

Le juge James Orenstein a rendu aujourd’hui une décision très intéressante pour l’affaire Apple/FBI – sur une demande similaire datant du mois d’Octobre, et c’est un rejet de la demande du gouvernement qui suit assez largement les positions défendues par Apple dans leurs conclusions sur l’affaire principale.

La décision est ici : http://blogs.reuters.com/alison-frankel/files/2016/02/applebrooklyn-2.29.16order.pdf

« The government’s motion is denied. » …A moins que la décision ne soit renversée puisque le gouvernement se déclare déçu et a déjà indiqué qu’il avait l’intention d’insister et de faire appel.

Pour l’analyse, le juge James Orenstein ne s’aventure pas sur la question de savoir si la demande du gouvernement est légitime ou pas. Il retient simplement que le texte très généraliste du « All Writs Act » ne lui permet pas de forcer Apple à faire sauter le chiffrement du téléphone et qu’il faudrait une loi spécifique pour pouvoir le faire…

… une future loi Trump ? A n’en pas douter, vu l’intérêt, ce sujet risque de devenir un thème de campagne dans les semaines et les mois qui viennent. Au vu des échanges depuis 15 jours, il apparaît aujourd’hui que le débat est loin d’être évident, mais qu’il est nécessaire. Le juge Orenstein l’appelle lui-même de ses voeux en précisant : « …that debate must happen today, and it must take place among legislators who are equipped to consider the technological and cultural realities of a world their predecessors could not begin to conceive. It would betray our constitutional heritage and our people’s claim to democratic governance for a judge to pretend that our Founders already had that debate, and ended it, in 1789. »

Reste qu’on peut penser comme Jean-Louis Gassée que tout cela se résume à une simple démonstration de communication politique dans un pays qui ne peut pas aller contre les intérêts de sa Silicon Valley – comme le rappelait Bernard Benhamou dans Libération, il ne faut pas sous-estimer les aspects économiques de ce débat.

Il sera donc intéressant de voir comment se positionnent les candidats à ce sujet. Et il sera nécessaire pour la France et l’Europe de savoir comment y répondre car les décisions qui seront prises aux Etats-Unis auront bien sur un fort impact ici aussi.

Reste aussi à voir si Sherry Pim, le juge de l’affaire principale rendra une décision similaire à celle du James Orenstein.

 

Dans l’Obs : quelques précisions sur la mise en demeure de Facebook par la CNIL

Suite à la mise en demeure de la CNIL (et bientôt de la DGCCRF ?), l’Obs m’a demandé quelques précisions sur la mise en demeure de Facebook par la CNIL, notamment au regard de la question de la portabilité des données mises en avant dans le Réglement européen sur la protection des données personnelles, et dans le PJL Numérique.

L’article est ici : Facebook vous espionne (même si vous n’y êtes pas inscrit)

Avec FiveThirtyEight, Nate Silver invente le futur du sondage politique

45% de chances de gagner les primaires de l’Iowa pour Donald Trump, et 72% pour Hillary Clinton, le tout élaboré à partir d’une combinaison de très nombreux indicateurs – taille de la base militante, progression dans le temps, taux de rejet et taux d’approbation, etc.

Voilà les scores que propose Nate Silver, le génial auteur de « The Signal And The Noise » – la bible des data analysts. Il n’en est pas à son coup d’essai, et il se trompe rarement.

Pourquoi seulement là-bas ? Au lieu de voir se succéder les sondages, on aimerait tellement voir émerger quelque chose de similaire en France, une série d’indicateurs permettant de prédire les résultats d’une élection ou d’un événement à partir d’un modèle complexe.

Peut-être pour 2017 ?

Sur France Culture, « où sont les nouveaux laboratoires du futur ? »…

Deux points me paraissaient importants.

D’abord de cesser de prétendre que « l’innovation ne se décrète pas » comme on l’entend encore bien trop souvent. Comme le montrent les travaux des chercheurs en économie de l’innovation comme Marianna Mazzucato ou Brink Lindsey, non seulement l’innovation se décide, mais elle s’organise – et ce directement au niveau des Etats. Ce n’est pas un hasard si les deux plus grands exemples de soft power techno-culturels au monde se trouvent tous deux en Californie avec Hollywood d’un côté, et la Silicon Valley de l’autre. Ce n’est pas non plus un hasard si les ambitions des GAFA semblent mieux contenus en Corée et au Japon qu’elles ne le sont en Europe. Et ce n’est bien sur pas un hasard si Criteo a du aller se côter aux Etats-Unis plutôt qu’en Europe pour rentrer enfin dans le club des « licornes » du numérique.

A ce titre, il est toujours intéressant de relire le passionnant article de Malcolm Gladwell dans le New Yorker : « Creation Myth
Xerox PARC, Apple, and the truth about innovation. »

Le second point est le corollaire du premier. Il s’agit de cesser de chercher à faire croire que l’innovation viendrait « de quelque part », que ce soit – selon les modes et les modèles – des startups, des grands groupes, de la recherche ou d’ailleurs. Comme le montre l’histoire de l’innovation, il s’agit d’un processus collectif qui ne peut s’incarner qu’à travers un grand projet de société – ce n’est pas pour rien que la Silicon Valley puise ses racines dans le projet Manhattan et que le numérique américain a été porté à bout de bras au plus haut de l’état depuis au moins 1995.

Du coup, on aimerait bien la voir cette stratégie industrielle du numérique qu’on ne retrouve finalement nulle part en Europe. Alors que des exemples comme Qwant, Algolia ou Cozycloud montrent qu’il est parfaitement possible d’attaquer les géants du web sur leur propre terrain et de réussir – au minimum – à survivre dans des conditions confortables, les français et les européens restent pétrifiés par le symbole « Quaero ».

On ne peut s’empêcher de penser que c’est dommage. Olivier Ezratty avait bien résumé la question il y a déjà quelques temps dans sa série d’articles sur « comment éviter de se faire uberiser« . Le coût social du numérique est de plus en plus remis en question – voir par exemple cet excellent article de la Chicago Law Review par Brishen Rogers, mais il sera d’autant plus compliqué à juguler que les entreprises qui le portent seront de moins en moins européennes.

Pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, j’avais eu l’occasion d’écrire dans Esprit sur ces questions en 2011 : « les acrobates de l’innovation« . Je crois que c’est encore d’actualité.

Merci donc encore à l’excellente Mélanie Chalandon pour avoir eu la gentillesse de cette invitation dans la dernière du grain à moudre pour l’année 2015 en compagnie des passionnants Thierry Keller de Usbek et Rica, Amaëlle Guitton de Libération et Diana Filippova de Ouishare.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-ou-sont-les-nouveaux-laboratoires-du-futur-2015-12-31

Update : autant en profiter pour pointer également vers cet excellent article de Om Malik qui pose le ton pour 2016 – « In Silicon Valley Now, It’s Almost Always Winner Takes All« 

Après la taxe Google, le Sénat adopte une taxe GAFA inspirée des britanniques

Intéressante initiative du Sénat où Marie-Noelle Lienemann, soutenue par le groupe socialiste, a exploité une idée britannique visant à réintégrer à la base taxable des grands groupes les bénéfices réalisés en France – avec en première ligne de mire les GAFA et les NATU.

Selon son blog, elle été soutenue dans ce travail par des spécialistes puisqu’elle a reçu le soutien du collectif Sauvons l’Europe et We Sign It qui avaient organisé ensemble la pétition 2big2tax visant à dénoncer la désertion fiscale des multinationales.

Marie-Noelle Lienemann en parle ici sur son blog : http://www.mnlienemann.fr/2015/11/adoption-de-lamendement-contre-levasion-fiscale-des-multinationales-au-senat-une-premiere-victoire-a-consolider/

Le texte de l’amendement est ici : http://www.senat.fr/amendements/2015-2016/163/Amdt_I-347.html

Et la discussion parlementaire est ici : http://www.senat.fr/cra/s20151123/s20151123.pdf

L’idée initiale du gouvernement britannique était d’aller plus loin que les accords Base Erosion and Profit Shifting (BEPS) de l’OCDE, en considérant que ceux-ci constituent un socle minimal consensuel entre pays, mais que celui-ci est plein de failles qui seront rapidement exploités par les adeptes de l’optimisation fiscale agressive. Des inquiétudes existent par exemple déjà sur la capacité des états à contester pour de vrai le calcul extrêmement complexe des prix de transfert dans le secteur de l’immatériel – brevets, marques, bases de données, licences, etc.

La Grande-Bretagne a donc décidé de réagir par avance à ces questions en renouvelant leur approche autour du concept de « détournement déloyal des bénéfices » et « d’activité sans substance économique » – une façon de prolonger les questions d’établissement stable et de prix de transfert sans s’en détourner.

Avec ce mécanisme, le gouvernement de David Cameron a créé une sorte de taxe sur « les profits détournés » qui va plus loin que les accords BEPS, tout en restant dans leur logique. Il présume l’établissement stable en l’imposant d’office aux entreprises qui remplissent certains critères financiers ou qualitatifs – seuil de CA minimal important pour éviter de toucher les startups, absence de justification légitime pour permettre de préserver les cas particuliers, etc. Et il ne cherche pas à rentrer dans le calcul des prix de transfert. Il regarde simplement si l’activité économique qui justifie le paiement des sommes à l’étranger est réelle ou pas. Et plutôt que de créer une sanction fiscale confiscatoire, il  applique seulement un ajout +5% par rapport au seuil normal de taxation.

Pour les curieux, voici le texte du Finance Act 2015 du gouvernement britannique :

http://www.legislation.gov.uk/ukpga/2015/11/part/3/enacted

Et voici son exposé des motifs :

https://www.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/385741/Diverted_Profits_Tax.pdf

Comme le confirme Marie-Noelle Lienemann dans les débats parlementaires, le texte proposé au Sénat est très exactement inspiré de celui-ci, avec la même idée d’écarter les PME et les startups pour ne pas tuer l’innovation – avec un seuil de CA en France fixé à 10 millions d’euros . Il s’agit simplement de taxer les entreprises qui « détournent leurs profits de façon déloyale ».

Le texte français suit la même logique que le texte britannique : « Une personne morale domiciliée ou établie dans un État étranger ou un territoire situé hors de France est réputée pour les besoins du présent article disposer d’un établissement stable en France lorsqu’un tiers, établi ou non en France, conduit en France une activité pour la vente de ses produits ou services et que l’on peut raisonnablement considérer que l’intervention de ce tiers a pour objet, éventuellement non exclusif, d’éviter une domiciliation de la personne morale concernée en France. »

Autrement dit, l’amendement vise directement les multinationales qui interviennent en France par l’intermédiaire de sociétés étrangères quand il ne s’agit pour eux que d’optimiser leurs impôts. Pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour savoir qui est visé.

De façon intéressante, les français n’ont prévu aucune sanction fiscale. Ils se contente de rapatrier les bénéfices dans l’assiette taxable et de leur soumettre un impôt normal. C’est peut-être la solution la plus sage pour éviter d’apparaître comme souhaitant empêcher le développement international de ces sociétés. Elle n’auront pas à craindre de sanction, leur principal risque sera de payer les mêmes impôts normaux que toutes les autres entreprises du pays dans lequel elles viennent proposer leurs services. C’est sans doute aussi une façon d’éviter la censure du Conseil constitutionnel comme cela avait été le cas pour les dispositions proposées l’année dernière qui essayaient de créer la notion « d’abus de droit fiscal », mais imposaient une amende de 80%.

L’amendement a été adopté avec une belle majorité par le Sénat. Le rapporteur avait pourtant proposé de le rejeter pour attendre les résultats de la coopération sur les accords BEPS au niveau de l’OCDE. Mais plusieurs interventions ont montré l’impatience des parlementaires sur cette question. Ils ont rappelé que les britanniques ont déjà adopté un texte similaire alors qu’ils sont pourtant présents dans les accords BEPS. Et ils ont souligné que la France devrait plus souvent être force de proposition dans les négociations internationales, et notamment à l’OCDE où la première question des participants est souvent de demander si telle ou telle nouvelle idée a déjà été mise en oeuvre quelque part.

Reste à voir le sort qui sera réservé à cette proposition en deuxième lecture à l’Assemblée Nationale.