Dans le Washington Post : droit au déréférencement – un pianiste veut supprimer une critique à son sujet

Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling - The Washington Post

Dans le monde connecté, les CGUs des plateformes américaines s’imposent aux usagers européens, mais les décisions de justice espagnoles s’imposent aux entreprises US : Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling

Les choses sont bien sur un peu plus compliquées :

  • Le pianiste Dejan Lazic a reçu de mauvaises critiques sur le site du Washington Post
  • Vivant en Europe, il souhaiterait appliquer la récente décision de la CJUE sur le droit au déréférencement, souvent appelé « droit à l’oubli »
  • Il a donc envoyé une requête en ce sens au Washington Post le 30 octobre

Evidemment, pour le Washington Post, c’est presque la fin du monde qui s’annonce puisque s’ils acceptaient cela signifierait n’importe qui pourrait faire supprimer les propos qui le dérangent. Ce serait la création d’une forme de censure privée qui serait aux mains des politiques, des hommes d’affaire, etc. Ce serait la fin de la liberté d’information.

Heureusement, le Washington Post rappelle que nous n’en sommes pas encore puisque la décision de la CJUE vise Google en tant que moteur de recherche et protège les éditeurs de presse. Le résultat de la décision est de supprimer des liens des résultats de recherche, mais pas les articles en eux-mêmes qui peuvent encore être consultés sur les sites de presse.

Cela pose néanmoins des questions importantes puisque ce genre de requête va être appelée à se multiplier :

  • Google a accepté 53% des requêtes de déréférencement qui lui ont été soumises, et 15% sont en train d’être étudiées.
  • Même s’il ne s’agit que de déréférencement, beaucoup de ces demandes concernent des informations qui mériteraient légitimement d’être portées à la plus large connaissance du public.
  • Google est contraint de prendre ces décisions sans disposer de l’intégralité du contexte pour le faire.

Post-moderne, le Washington Post conclue que, même si les journaux ne sont pas concernés, l’application de cette décision remet en cause le rôle primordial du journalisme qui serait désormais de « faire le tri entre les différentes histoires qui sont en concurrence entre elles pour repérer celles qui reproduisent le mieux la réalité collective« .

Le journaliste comme trader sur le marché des histoires ?

Pas sur que les citoyens soient forcément opposés à ce que cette vision soit remise en cause par l’arrêt de la CJUE. Même si, comme le dit le Washington Post, « l’Europe a d’autres priorités que les Etats-Unis en ce qui concerne la vérité. »

L’article est ici : Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling

6 réflexions sur « Dans le Washington Post : droit au déréférencement – un pianiste veut supprimer une critique à son sujet »

  1. Voici la continuation d’un feuilleton qui pourra, et devra certainement, durer pendant des années afin de permettre une précision de la jurisprudence européenne relative au déréférencement.
    Les exceptions à ce droit, à savoir la participation de la personne à la vie publique ainsi que l’intérêt public de l’information référencée, mériteraient d’être explicitées et surtout précisées.

    Dans le cas d’espèce, il importerait cependant de noter qu’il s’agit d’un artiste-interprète. Peut-on alors dire qu’un artiste participant à un concert participe à la vie publique? Cela peut se défendre. Tout dépend, bien évidemment, de la définition que donnera la CJUE de la participation à la vie publique: autant il semble évident qu’un homme politique ne pourrait pas bénéficier d’une telle exception, autant la question peut se poser pour le chef d’une grande entreprise, un journaliste, l’organisateur d’un événement ouvert au public, et, en l’occurrence, un artiste. En effet, il importe de noter l’importance de la liberté d’expression dans ce cas précis. En effet, les carrières des artistes sont très fortement influencées par les critiques publiées dans les journaux. Pour parler en termes un peu plus vulgaires: cela fait partie du jeu. L’artiste s’expose volontairement aux critiques publiques et devrait pouvoir assumer les mauvaises critiques. En acceptant un déréférencement, ne risque-t-on pas d’autoriser l’instrumentalisation de cette jurisprudence afin de déréférencer des articles dérangeants pour la personne concernée sans pour autant constituer une vrai attente à leurs droits ce qui pourrait résulter en des situations d’abus de droit.

    Ainsi, même si la demande d’être déréférencé sur Google n’implique aucunement la suppression de l’article sur le site du journal (heureusement d’ailleurs), cela pourrait avoir un impact sur l’accès des personnes privées à l’information. La question se pose alors sur l’intérêt public d’accès à l’information (deuxième exception prévue par l’arrêt de la CJUE). Dans l’arrêt rendu cet année, la Cour a estimé que l’article paru dans le journal espagnol ne relevait plus de ce cas. En effet, la vente aux enchères ayant eu lieux il y a dix ans, l’accès à cet article n’a plus aucun intérêt. Combien de temps faudra-t-il attendre dans le cas de la critique d’une oeuvre artistique? Serait-ce la même durée dans le cas d’un concert (événement limité dans le temps) et dans le cas d’un film, un album enregistré, un tableau etc.? Les milieux artistiques reposant en grande partie sur les critiques publiées des oeuvres, ne pourrait-on pas prétendre qu’il y a un intérêt prépondérant du public à avoir accès à ces informations.

    Ces propos en vrac sont des pistes de réflexion à ce sujet et montrent le besoin de préciser la jurisprudence de la CJUE relative au déréférencement.

  2. Dans ce bref commentaire, je tenterai d’expliquer en quatre temps pourquoi la requête du pianiste est à mon avis problématique.

    L’Utilité sociale de l’artiste

    D’un point de vue philosophique, il n’y a bien entendu aucun consensus quant à la définition de l’artiste, pas plus d’ailleurs qu’il n’y a de bornes claires au concept de l’art lui-même. Cependant, d’un point de vue sociologique il est généralement accepté que l’artiste exerce un certain discours et que ce discours (parfois malgré les intentions de l’artiste) entre en dialogue avec les différentes composantes sociales qui l’entourent, en tant que vecteur culturel. C’est du moins définitivement dans cette optique que l’art est encouragé au sein de toutes les sociétés depuis la nuit des temps. Ainsi, provoquant la réflexion, la critique et parfois le progrès, l’expression artistique est vue comme étant bénéfique à la société et c’est pourquoi l’art a toujours été partagé, que ce soit lors d’expositions, de concerts, de performances etc. Bien sûr il existe certainement des artistes qui décidèrent de ne jamais partager leur travail et cela est tout à fait légitime. Historiquement cependant, ce refus de diffusion n’a pas empêché la révélation de nombreuses œuvres, au nom du progrès: Franz Kafka, Emily Dickinson et plus récemment Vivian Maier ne sont que quelques exemples. Lorsque le travail d’un artiste accède à la sphère publique, il revêtira ainsi un intérêt social.

    L’Acceptation tacite à la critique

    L’artiste qui décide volontairement de se produire en public est bien conscient que son travail entrera alors dans la sphère publique et laissera une trace plus ou moins importante sur ce que nous pourrions appeler la mosaïque culturelle. Qui dit sphère publique dit aussi débats. Effectivement, à l’instar du politicien, l’artiste occupe une fonction sociale bien spéciale qui lui permet l’avant-scène et les projecteurs. Corollairement, le privilège du podium suscite la réaction des médias et du publique et comporte donc le risque de la critique. Il est accepté dans nos sociétés libres et démocratique que c’est justement du choc des idées que naît le progrès : Encore une fois cela est valable autant pour les décisions politiques que pour les mouvements artistiques. Il m’apparaît alors limpide, à l’heure des médias numériques qu’ayant décidé de produire son art publiquement, le pianiste Dejan Lazic acceptait tacitement les risques d’une critique négative.

    L’Atteinte à la liberté de presse

    À la lumière des faits qui nous occupent et dans un contexte où les demandes en déréférencement ne font que se multiplier, il est primordial de prendre la défense du droit à la liberté d’expression. En effet, brandissant les principes de la décision de la CJUE sur l’affaire Google et faisant valoir cette nouvelle créature qu’est le « droit à l’oubli », M. Dejan Lazic menace de porter une grande atteinte à la liberté de presse. En l’espèce, le pianiste brandi l’argument fallacieux de la recherche de la vérité alors qu’en réalité, la nature même d’une critique artistique n’est pas aussi ambitieuse : il est bien connu que l’exercice est très subjectif et parfois même polémiste. Mais quel grand artiste n’a jamais essuyé de critiques virulentes? D’ailleurs en l’espèce la critique de Mme Anne Midgette était plutôt nuancée et semblait même constructive sous plusieurs angles.
    Il convient aussi de se questionner sur la nature du travail de Google pour bien comprendre l’impact de la décision de la CJUE sur la liberté de presse. En effet, il incombe de se poser des questions sur le rôle d’un moteur de recherche lorsqu’on sait que la décision sur l’affaire espagnole ne s’applique pas aux éditeurs de presse, tel que le fait remarquer Caitlin Dewey du Washington Post. Si l’on se fie à la définition du mot « média », tirée du dictionnaire Larousse, force est de constater qu’un moteur de recherche tel que Google s’y retrouve sans difficulté : «Procédé permettant la distribution, la diffusion ou la communication d’œuvres, de documents, ou de messages sonores ou audiovisuels ». Pourquoi, donc, devrions nous opérer une différence dans l’application de l’allégué droit à l’oubli entre les média traditionnels et les nouveaux médias? Le référencement, qui s’apparente fortement à l’exercice de citation, possède une utilité social en ce qu’il diffuse de l’information, au même titre qu’une chaîne de télévision ou qu’un journal. Il semble ainsi logique que la liberté de presse s’applique aussi strictement à un moteur de recherche qu’à un journal.

    La Nature juridique du recours

    D’un point de vue juridique, c’est la nature de la requête qui est dérangeante. Effectivement, s’il a senti que l’article lui causait du tort, M. Dejan Lazic aurait pu utiliser le mécanisme traditionnel de la diffamation pour défendre ses intérêts personnels auprès du quotidien américain. Soyons clair ici : si préjudice il y a à reconnaître, celui-ci provient des propos de Mme Anne Midgette à son égard, ceux-ci s’étant cristallisés sur le site du Washington Post. Cependant en l’espèce, un recours en diffamation aurait probablement échoué (puisqu’il s’agit d’une critique artistique raisonnable d’intérêt publique) et c’est pourquoi le requérant a plutôt décidé de s’attaquer au vecteur de propagation des propos qui le dérangeaient : c’est précisément ce qui est problématique.
    Le recours du pianiste permet de faire indirectement ce qu’il ne pourrait pas faire directement, soit porter une atteinte illégitime à la liberté de presse. En l’espèce, nous nous retrouvons dans une situation absurde où un article de journal est toujours disponible sur le site du Washington Post en toute licéité, puisque protégée par la liberté de presse, alors que Google est contraint de le déréférencer.
    Qu’est-ce que l’ordre juridique sanctionne donc? Suivant toujours l’argument selon lequel le référencement doit être protégé par le droit à la liberté d’expression, cette situation signifierait qu’il y aurait des limites quantifiables à la liberté d’expression en matière de capacité de diffusion. En effet, en réalité en plus du contenu de la critique elle-même, le musicien est heurté par le pouvoir massif de diffusion de Google. Pourtant, il est important de noter que le Washington Post a lui aussi des millions de lecteurs partout à travers le monde; cependant en matière de médias traditionnels tels que les journaux, il semblerait que la liberté de presse soit une vache sacrée intouchable… Le déréférencement de l’article sur Google, parallèle à son maintien sur le site du Washington Post signifierait qu’il est justifiable de poser des limites à la liberté d’expression lorsque l’accès à l’information est rendu trop facile par la plateforme de diffusion. S’il existe réellement un « droit à l’oubli », il est difficile de comprendre pourquoi celui-ci devrait être appliqué à un moteur de recherche et non pas à un quotidien en ligne.
    Pour défendre son « droit à l’oubli » le pianiste fait aussi valoir le temps écoulé depuis la performance en question. Y-aurait-il ainsi une date d’expiration à la liberté d’expression?

    Rémi Gauvin

  3. It is rather dismaying that the Washington Post had just published a story about its own receipt of complaints, sent obviously from someone who feels they’ve suffered harm as a result of such types of publicity. I am surprised that the commenting readers have missed the big fact that the story is given to them by the complained-about party, which quite smacks in the face of any claim to objective reporting.

    However, the revelation of Washington Post’s journalistic pettiness aside (and the media’s obvious fear of a trickling down of such type of regulation), the issue of the « truth » has been quite over-blown. It is very reasonable to say that truth is in the eyes of the beholder, it is also understandable that many public figures, subject to criticism (as it is in and of itself an industry and a legitimate though oft times relentless one), would love to have the power and ability to cherry-pick those reviews that cast them in the best light. This however, seems to be applied largely to undermine Mr. Lazic’s complaint following an introductory observation that the complaints, invoking the right to be forgotten, were misdirected and should have been sent to the search engine. Here are the logical and legal holes in Washington Post’s post:

    First, truth is not necessarily a defense for defamation – a body of doctrine and case law exists on both continents establishing that it is harm and intention to cause reputational harm with that surpass the authenticity of statement. Otherwise said, slander can very well beat out libel; a statement can be true and defamatory under the law.

    Second, by emphasizing the virtues of free press through such statements as “the primary function of journalism […] is to sift through competing, individual storylines for the one that most closely mirrors a collective reality” and “[…] the greatest power of the Web [is] a record and a clearinghouse for our vast intellectual output.” The WP is creating a binary notion of what is at stake: the skewed preferences of a scorned artist regarding his ‘image’ (a rather shallow obsession) versus the freedom of press, freedom to information and freedom of expression. This positioning forgets completely that those freedoms, although essential in a free society, were the brainchildren of an analog time; a time when press resided on the disposable paper pages. This oversight on behalf of WP is underscored in their following statement:

    “I can’t imagine that journalism would have to abide by such strictures,” Midgette said. “Once something is in a paper, it’s a matter of public record, and then it’s on the record for better or worse; isn’t that so?” It’s so in the United States, at least. But Europe seems to have different priorities for truth.

    The fact that the reporter herself forgets that what she has printed about another human being, was not conscribed to “paper” but to inscribed in an eternal and ubiquitous medium – a medium where her sour opinion of his work – conceivably affective on his bread and butter, can also quite conceivably, outlive and out-run him.

    Third, it is here that we can discern the crux of Mr. Lazic’s argument and the reason why he, perhaps a bit clumsily (although we have not been quoted a substantial portion of the actual complaint just the interpretation of it by WP) applied, invoked the right to be forgotten law. The point is not to muzzle the press or to thwart criticism. The point is that these ought to have an expiration date – a time for reprtage to meet its home in a less accessible archive – so that the google-ness of one’s ‘image’ can benefit from a pardon, a clean slate; so that, those who find themselves objects of opinions, can outlast those opinions and get on with their lives.

    The final argument that bolsters the right to be forgotten, is the fact that like in all freedom versus right scenarios, there is a balancing act: does the public interest of knowing this artist’s past performance quality years later, over-ride his interest in this past being forgotten? I think both Europe and US can agree that News refers and pertains mostly to that which is New. Certain subjects need to meet their fate as “yesterday’s” and tossed in the bin.

  4. Une simple critique négative permet-elle de bénéficier du “droit à l’oubli” ?

    Cet article doit être remis dans son contexte ; il correspond à une critique datant de 2010 dans laquelle Anne Midgette reprochait à Lazic sa grandiloquence et elle jugeait que sa prestation de Scherzo No. 2 de Chopin était prétentieuse. Cependant, au delà de ces critiques, elle reconnaissait que Lazic était un virtuose.

    Dans son ensemble, les commentaires d’Anne Midgette correspondent aux remarques typiques dont font l’objet les musiciens faisant leurs débuts dans les plus grandes métropoles. L’esprit de ces commentaires peut s’appliquer à n’importe quel jeune pianiste ambitieux : soit sérieux, nuancé et humble. Lazic aurait du remercier Anne Midgette – mais cela demande un regard détaché et un brin d’humilité. Néanmoins, pour ce dernier, cette critique était non seulement standard mais aussi néfaste. Aussi, dans le cadre d’une demande qui risque de causer plus de mal que de bien à sa carrière sur le long terme, Lazic demandait à ce que ces mauvaises critiques soient retirées du site du Washington Post car la préférence pour les sources sérieuses de Google a tendance à faire remonter cette critique en haut des suggestions. Suite à divers échanges musclés, Lazic a tenté de hausser le ton en citant le « droit à l’oubli » qui fait désormais partie du droit de la protection des donnés de l’Union Européenne.

    Pour faire simple, la Cour européenne de justice a jugé que les moteurs de recherche ont la responsabilité du contenu qui est affiché dans le cadre de la recherche du nom d’un individu. S’il démontré que cette information n’est pas adéquate, qu’elle n’est pas ou qu’elle n’est plus pertinente, et que l’individu en a fait la demande, une entité telle que Google doit retirer les liens en question. Cette décision a chamboulé la notion bien construite selon laquelle les moteurs de recherche sont des entités purement passives qui ne font aucun jugement de valeurs vis-à-vis des liens qu’ils affichent.

    Pour des moteurs de recherche tels que Google, cette décision ne représente pas une grande difficulté mais cette dernière a des ramifications profondes qui menacent le principe soigneusement construit de neutralité en matière de contenu. Pour les éditeurs de contenu numérique, ce qui inclut ce blog tout comme le Washington Post, il y a une question plus complexe en ce qui concerne l’historique des données dans la mesure où ces dernières ne sont plus seulement limitées à des bibliothèques et qu’elles sont désormais accessibles à partir de n’importe quel iPhone. Même si un lien peut évidemment être obsolète, cela ne signifie pas que l’événement n’a pas eu lieu. Sur divers forums, les journaux ont fait valoir que les individus (ou les sociétés) ne devraient pas être en mesure de blanchir le passé, même si les évènements ont ensuite évolué dans une direction différente, et cet argument, à quelques exceptions près, a généralement prévalu aux États-Unis. Cependant, une autre perspective émerge en Europe.

    Cette affaire jugée par la Cour européenne concernait un jeune espagnol qui demandait qu’un article de journal concernant une vente aux enchères visant sa maison soit retiré dans la mesure où il avait payé ses dettes par la suite. Aussi il a défendu, avec succès, que le lien, bien visible, était devenu inadéquat et qu’il n’était plus pertinent. On peut comprendre son point de vue dans la mesure où si la dette a été remboursée, il n’y a plus lieu de faire la publicité d’une vente aux enchères qui n’a plus lieu d’être.

    Mais qu’en est-il d’une opinion critique subjective – telle qu’une critique artistique ? Existe-t-il des éléments pouvant justifier la demande faite par Lazic selon laquelle le temps a rendu cette critique inadéquate et non-pertinente ? Tout d’abord, il faut reconnaître que l’auteur de cette colonne a un conflit d’intérêts évident, de peur que ses propres commentaires disparaissent dans l’éther. Par ailleurs, nous devons aussi reconnaître qu’il est en effet frustrant – et, dans de nombreux cas, professionnellement préjudiciable – pour les artistes de rechercher leur nom sur les moteurs de recherche et de découvrir qu’il est lié à des critiques négatives. Les critiques ont donc de nouvelles responsabilités à l’époque du tout numérique. Ce que l’on écrit reste gravé à jamais dans le numérique.

    Pour couper court, la critique de Midgette n’est pas inadéquate – peu importe l’utilisation que l’on fait de ce mot. En revanche, cette critique est non seulement intelligente et convaincante, mais elle correspond aussi très bien aux standards des critiques publiées dans de grands journaux. Mon analyse serait probablement différente si cette critique avait était mauvaise ou calomnieuse – et les artistes font souvent l’objet de telles critiques. Sur ce point, la Cour européenne semble avoir raison. En effet, si cette décision venait à avoir une valeur internationale, elle aiderait à élever le niveau du discours en permettant de supprimer une partie des critiques dont la qualité est plus que discutable et à des analyses plus sérieuses de remonter dans les résultats des recherches.

    Et qu’en est-il alors de la pertinence ? Et bien nous pouvons penser que si la carrière de Lazic continue à percer vers le haut, comme le laisse penser la critique en question, alors cette dernière n’a plus lieu d’être. Aucun artiste digne de ce nom pensant à leurs débuts artistiques n’oserait dire que leur talent a grandi sans travail.

    Il est absurde, dans le domaine des arts et de la créativité humaine en général, de laisser entendre que les premiers faux pas ne participent pas à la formation de l’artiste. Tout au contraire, cette critique représente tout ce qu’il y a de plus pertinent ! Je pense donc, qu’à ce stade, l’analyse de Lazic est erronée. Tous les artistes ont le droit que leurs erreurs de jeunesse disparaissent des arguments des critiques actuelles. Les critiques ont certes besoin de l’analyse des évènements passé mais ils doivent porter un regard neuf sur leur analyse. Les artistes changent : parfois en bien, parfois en mal. Ils se transforment. Voilà ce qui les rend si indispensable. Le passé informe le présent, mais on doit pouvoir autoriser les changements – aussi importants soient-ils. Les tremblements de terre se produisent aussi dans les arts.

  5. A titre préliminaire, il est inévitable de remarquer que le pianiste croate aurait dû au moins lire l’arrêt Google Spain ou demander conseil avant d’envoyer la requête de suppression du contenu. L’arrêt consacre un « droit à l’oubli », ou plus précisément un droit au déréférencement Google, mais l’encadre de manière à éviter les recours abusifs de ce genre (le contenu doit être hors sujet, obsolète ou autrement contestable, d’une part, et porter un préjudice au demandeur, d’autre part). Ce que consacre la décision de 13 mai 2014 c’est le déréférencement par les moteurs de recherche (Google, Bing etc) et non celui des médias, tels que Washington Post, ou d’autres sites hébergeant un contenu contesté. En effet, ce n’est pas l’article qui est supprimé dans une procédure de droit à l’oubli, mais le lien qui y mène depuis Google.

    En outre, le droit au respect de la vie privée et à la protection des données personnelles garanti par la Charte des droits fondamentaux de l’UE n’est pas un droit absolu et doit être apprécié au cas par cas. Selon les critères communs utilisés pour l’examen des demandes de déréférencement du G-29, il est légitime pour le public d’accéder aux informations en lien avec les diverses activités (concerts, compétitions, prises de position) d’un personnage public comme M. Lazic un pianiste international qui fait partie de la sphère médiatique. Dire le contraire irait forcément à l’encontre de toute liberté de la presse qui repose sur le droit à l’information. C’est pourquoi, M. Lazic aurait dû d’avantage opter pour son droit de réponse à Washington Post ou si vraiment il considérait la démarche diffamatoire assigner le journal en justice.

    Cette demande de suppression de contenu numérique illustre l’incompréhension de la portée de l’arrêt Google Spain et la mauvaise interprétation par les internautes du droit à l’oubli numérique qui en résulte.

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